mardi 25 septembre 2007
Le sang noir
Par Desplanques, à 20:04 :: Général
Avec un titre comme ça vous devez penser que je vais vous parler d'une de mes interventions de pompier. Avec du sang séché qui macule les murs. Vous vous trompez et votre voyeurisme en est pour ses frais. C'est le titre d'un livre de Louis GUILLOUX, un livre d'enfer, le genre de livre que les profs aiment. Un livre qui donne la rage -de ne pas avoir le talent pour faire une chose similaire. Les profs l'aiment car c'est le martyrat d'un prof, narcissisme oblige. Mais pas seulement, c'est la dénonciation de la guerre, de la bêtise et de la bassesse humaine. A priori donc rien d'original c'est vrai dans le propos, mais tellement de talent dans l'écriture et la façon de croquer portraits et situations. Le genre de livre qui enchante et désespère à la fois car il ressemble un peu à l'inaccessible étoile. Gide disait de ce livre qu'il offrait de quoi perdre pied. Il avait raison, mais ce que j'aime aussi c'est ce côté noblesse des ringards, apologie des esquintés de la vie, disqualifiquation des valeurs qui ont conduit à la boucherie. Je vais sans doute étudier un passage avec mes élèves. Celui de la décoration d'une dame patronesse :
"Non pas des rubans. En bonne justice il faudrait leur remettre aux uns : une tête, aux autres : une jambe ou un bras. Hein? Que serait cette Mme Faurel avec la tête de son valet de chambre accrochée par les cheveux à son sein ? Et Nabucet, avec une jambe rivée à la boutonnière de sa requimpette ? Et ainsi de suite ! Aux femmes amoureuses, aux belles Yseult, on ferait de splendides colliers avec les yeux pétrifiés de leurs Tristans - tu ne me quitteras jamais, dis, mon chéri, tu n'es qu'à moi et je saurai bien te garder! - Quant à M. Babinot, oh! celui-là, il aurait droit à un cadavre tout entier. Celui d'un général ? Pas très courant, hélas ! Celui d'un commandant par exemple. Cela donnerait lieu à une émouvante cérémonie qui se déroulerait en grande pompe au Champ-de-Mars, les troupes de la garnison étant rassemblées pour une prise d'armes. Le cadavre serait amené sur un affût de canon, un cadavre bien entier, de préférence un gazé ou un etranglé - puisqu'on s'étranglait aussi ! - bref un cadavre à qui il ne manquerait rien du tout que de n'en être pas un. De sa belle voix claironnante, le général en ferait la remise solennelle à Babinot qui le chargerait sur ses épaules en décomposant - un - deux - trois! - tandis qu'on sonnerait aux champs. Ca, ça serait du beau travail ! Ca ça pourrait s'appeler décorer les gens ! Voilà qui ne tromperait personne ! Plus tard, quand de loin on verrait apparaître Babinot dans la rue, sa décoration sur les épaules, on saurait tout de suite à qui l'on avait affaire, et que ce monsieur avait atteint la plus haute dignité dans la hiérarchie des décorés, qu'il était super-hyper-chevalier commandeur de la Mort. Et ceux qui n'auraient touché qu'une petite oreille arrachée, un petit pied gelé, voire une dent qu'ils feraient monter en broche ou en épingle de cravate, ils n'auraient, ceux-là qu'à saluer bien bas. Petite bière. Et les coeurs ? Les coeurs seraient pour les généraux - exclusivité - qui en feraient des pompons à leurs képis, des cocardes à la dragonne de leurs épées, et quand ils seraient à la retraite et dûment gateux : des bilboquets."
Je ne veux plus des palmes académiques.
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